Il y a des artistes qui auraient pu se contenter d'un seul chef-d'œuvre. Jean Giraud en a produit deux, sous deux noms différents, dans deux genres que tout semble opposer — et c'est peut-être là ce qui fait de lui une figure unique dans l'histoire de la bande dessinée.
Ce sont ces deux versants qui arrivent ensemble chez nous en ce moment, dans un ensemble assez beau pour mériter qu'on s'y arrête. Pas un inventaire, plutôt une occasion de parler de ce que ces objets représentent — et en particulier de leur format, qui change vraiment la façon dont on les lit et dont on les regarde.
Blueberry d'abord. La série naît en 1963, scénarisée par Jean-Michel Charlier, dessinée par Giraud qui n'est pas encore Moebius. Le western est alors un genre en pleine vitalité, mais Blueberry le travaille autrement — dans la durée, dans la psychologie, dans une représentation du territoire américain qui doit autant à la géographie qu'à la mythologie. Charlier construit des arcs narratifs qui tiennent sur plusieurs tomes, et Giraud les habite avec un trait d'une précision rare.
Nous avons plusieurs volumes en stock, et ce qui frappe d'emblée, c'est la coexistence des formats. Les éditions noir et blanc — tardives, publiées chez Dargaud — offrent quelque chose que la couleur ne donne pas : le trait nu, sans filtre, dans toute sa rigueur. Voir Giraud travailler la poussière, les visages taillés à la serpe, les grands espaces désertiques, sans la médiation de la couleur, c'est se rapprocher d'une certaine vérité du dessin. Les très grands formats, eux — les TT, comme on dit dans le métier — font autre chose : ils imposent les planches. Ce qui était lisible devient contemplatif. On cesse de suivre l'histoire pour regarder la construction de chaque case. C'est une expérience de lecture différente, presque muséale, qui justifie à elle seule l'existence de ces éditions.
Puis il y a L'Incal. Jodorowsky et Moebius — l'autre nom de Giraud, celui qu'il réservait aux récits qui dépassaient le cadre du western. La série commence en 1981 aux Humanoïdes Associés, et elle change quelque chose dans la manière dont la science-fiction peut exister en bande dessinée. John Difool, détective de classe R dans une mégapole verticale et délirante, embarque malgré lui dans une aventure cosmique qui traverse les tomes comme un vertige. Jodorowsky y installe sa mythologie personnelle — la lumière contre l'obscurité, le bas et le haut comme principes structurants, la Cinquième Essence comme horizon — et Moebius la dessine avec une liberté formelle qu'on ne lui connaissait pas dans Blueberry. Le trait s'allonge, les espaces s'ouvrent, les couleurs explosent.
Là encore, les formats comptent. Le grand format de L'Incal Noir que nous proposons change la perception des premières planches — cette plongée initiale dans le puits de déchets, les niveaux de la ville superposés comme des strates géologiques, la verticalité du monde de Difool — tout cela gagne une dimension supplémentaire quand la page s'agrandit. Les tomes suivants du cycle, jusqu'à La Cinquième Essence, s'étendent eux aussi sur des territoires visuellement différents, à mesure que le récit quitte la mégapole pour l'espace.
Ce qui réunit ces deux séries, au fond, c'est un artiste capable d'épuiser un genre sans jamais s'y épuiser lui-même. Giraud a dessiné des centaines de planches de western et ne s'est pas répété. Moebius a co-construit l'un des espaces les plus denses de la science-fiction européenne et y a mis la même exigence. Les formats grands et très grands ne font que révéler ce qu'on soupçonnait déjà dans les éditions courantes : qu'on a affaire à quelqu'un qui pensait chaque case comme un espace habitable.
Tout ça est là, en stock. Les pièces sont là pour être vues autant que lues.