Il y a des après-midi où les cartons s'ouvrent et l'on se retrouve à feuilleter au lieu de ranger. C'était un de ceux-là. Sept titres arrivés ensemble, des univers qui n'ont rien à voir les uns avec les autres, et pourtant une cohérence tranquille — celle des belles choses bien faites.
Commençons par Franquin, puisqu'il s'impose. Deux pièces le concernent, et elles sont assez différentes dans leur nature. D'un côté, Gaston — Fou du bus !, édité chez KIS.S : un album rassemblant des strips autour des aventures bucoliques et catastrophiques de Lagaffe, dans ce format compact qui a son charme propre. Franquin au quotidien, dans toute sa drôlerie mécanique. De l'autre, l'Intégrale Dupuis tome 9 de Spirou et Fantasio, consacrée au premier tome Franquin — une façon de saisir l'homme à sa source, avant Gaston, avant le Marsupilami, quand il était en train d'inventer son propre langage graphique dans les pages du Journal de Spirou. Deux objets complémentaires : l'un fait rire, l'autre fait comprendre.
Dans un registre plus grave, Pierre Tombal arrive avec son tome 5 en édition originale, Ô suaires, signé Raoul Cauvin au scénario et Marc Hardy au dessin, chez Dupuis. L'humour noir dans toute sa rigueur — Cauvin taillait ses blagues comme d'autres aiguisent des lames. Cette édition originale est en bon état : une belle pièce pour les amateurs de la série.
Kenya s'impose ensuite, avec les tomes 1 et 2 — Apparitions et Rencontres — en édition Dargaud. Rodolphe au scénario, Léo au dessin. Cette série chorale, qui suit plusieurs personnages perdus dans la savane africaine face à quelque chose d'inexplicable, est l'une des réussites du duo : une tension sourde, une atmosphère épaisse, et le trait de Léo qui rend l'Afrique avec une justesse rare. Les deux premiers tomes posent les bases d'un récit qui ne lâche pas prise — une entrée en matière idéale pour qui ne connaît pas encore la série.
Sortilèges, livres 1 et 2 en noir et blanc chez Dargaud, est une autre affaire. Jean Dufaux au scénario, José Luis Munuera au dessin — un Munuera qu'on connaît davantage pour ses couleurs vives chez Spirou, et que le noir et blanc révèle sous un jour différent, plus austère, plus habité. L'univers est médiéval, fantastique, chargé d'une noirceur qui colle bien à la bichromie. Ces deux livres forment un ensemble à part dans la production de l'auteur.
Prophet entre dans la conversation avec le tome 4, De profundis, en tirage de luxe aux éditions Soleil. Mathieu Lauffray signe ici l'un des cycles fantastiques les plus ambitieux de la bande dessinée française des années 2000 — une série autour des Croisades et du surnaturel, avec une mise en page monumentale et une maîtrise de la lumière qui le range facilement parmi les plus grands dessinateurs de sa génération. Le tirage de luxe magnifie le travail, c'est une évidence.
Enfin, Le Troisième Testament est présent sous la forme de son intégrale Glénat, qui réunit l'œuvre originale et Julius, la suite. Xavier Dorison au scénario, Alex Alice pour le Testament d'origine, Robin Recht et Timothée Montaigne pour Julius. Une saga gothique, dense, portée par des références bibliques et une ambition narrative qui ne se dément pas du premier au dernier tome. L'intégrale permet de lire le tout en continu, ce qui change vraiment l'expérience — le souffle de l'ensemble dépasse la somme des parties.
Sept titres donc, disparates en surface, mais tous porteurs d'une certaine exigence. Venez voir.