Ce matin, j'ai appuyé sur "publier"
Les mains qui tremblent un peu. Pas de panique, pas de doute — plutôt cette sensation bizarre d'avoir retenu quelque chose longtemps, et de le lâcher d'un coup.
Le bouton était là depuis un moment déjà. Le site était prêt. Le catalogue aussi, enfin presque — il l'est toujours "presque", c'est la nature de la chose. Mais ce matin, j'ai décidé que c'était suffisant pour commencer. J'ai cliqué.
Ce qui a précédé ce moment, peu de gens le voient. Des mois à photographier des couvertures sous la lumière de la fenêtre du salon parce que le flash aplatit tout. Des heures à chercher les bons mots pour décrire un album qui a vécu — pas "bon état général", cette formule vide qui ne dit rien, mais plutôt : *dos légèrement passé, intérieur impeccable, tamponnée par une bibliothèque communale de la région de Namur*. Ce genre de détail qui situe un objet dans le temps, qui lui redonne un peu de chair.
Il y a eu aussi les hésitations sur les prix. Fixer la valeur d'un Tillieux des années soixante-dix en état correct, d'un Gotlib dépareillé mais en belle condition, d'un roman de poche annoté au crayon par quelqu'un qui lisait manifestement en dialogue avec le texte — ce n'est pas une science exacte. C'est une lecture, au sens propre. On essaie d'être juste envers l'objet, envers celui qui l'a laissé partir, envers celui qui va l'accueillir.
Chaque livre du catalogue a une vie derrière lui. Certains viennent de successions, triés dans des cartons que la famille n'avait pas le cœur d'ouvrir. D'autres arrivent de déménagements, de bibliothèques qui débordent, de gens qui changent de cap et font de la place. Il y en a qui portent des dédicaces — *"À Martine, pour ses dix ans, avec toute notre affection"* — et on ne sait jamais si Martine a quarante ans ou quatre-vingts, si elle se souvient encore de ce livre ou si elle l'a oublié depuis longtemps.
Mon travail, depuis le début, c'est de trouver la prochaine adresse pour chaque objet.
Ce que j'avais envie de construire avec bricabrol.be, c'est précisément l'inverse de ce qu'on trouve sur les grandes plateformes : pas une liste de résultats, pas une fiche standardisée entre deux publicités. Un endroit où l'on prend le temps de présenter ce qu'on vend, de dire ce que c'est vraiment, de traiter les objets de seconde main comme ce qu'ils sont — des choses qui ont de la valeur, pas des rebuts en attente d'écoulement.
Est-ce que j'y suis arrivé ? Partiellement. Il reste des fiches à affiner, des photos à reprendre, des coins du site qui mériteraient plus de soin. Mais j'ai appris depuis un moment que si j'attends la version parfaite, je n'appuie jamais sur "publier".
Ce n'est pas la fin du projet, loin de là. À la rentrée, un espace physique doit ouvrir dans la région Liège-Hesbaye — un magasin où les gens pourront venir chiner, mais aussi déposer leurs propres objets, louer un coin d'étagère, participer à quelque chose de plus collectif. L'idée d'un endroit où plusieurs personnes peuvent coexister avec leurs collections, leurs envies de trier, leurs façons différentes d'attribuer de la valeur aux objets — ça me plaît vraiment.
Mais ça, c'est pour dans quelques mois.
Pour l'instant, il y a un site en ligne, un catalogue qui s'étoffe chaque semaine, et quelque part dans cette liste de BD franco-belges, de mangas et de romans récupérés aux quatre coins de la région wallonne, peut-être exactement ce que vous cherchiez sans trop savoir le formuler.
C'est souvent comme ça que ça marche, le chinage. On ne cherche pas, et on trouve.