Il y a des auteurs qu'on aime. Et puis il y a ceux sans qui le médium ne serait tout simplement pas ce qu'il est. André Franquin appartient à cette seconde catégorie — plus rare, plus exigeante, et finalement plus difficile à saisir tant son influence s'est dissoute partout autour de nous.
Ce qui frappe, quand on ouvre un Franquin pour la première fois, c'est le mouvement. Pas l'action au sens spectaculaire du terme, mais cette impression que les personnages respirent, qu'ils ont un poids, une inertie, une façon bien à eux d'occuper l'espace. Les contemporains le disaient, ses héritiers le répètent : il y avait quelque chose de presque physique dans son trait, une énergie qui ne ressemblait à rien de ce qui se faisait avant lui. Il a appris ce métier dans les studios de Jijé, auprès de Peyo et Morris, et il a fini par dépasser tout le monde sans avoir l'air d'y toucher.
Sa carrière commence avec Spirou, dont il reprend le personnage en 1946 à moins de vingt ans. Il y crée le Marsupilami, inventé dans un coin de case en 1952, qui deviendra plus tard une série à part entière. Puis vient Gaston Lagaffe, en 1957, et là quelque chose bascule. Gaston n'est pas un héros : c'est un tire-au-flanc génial, catastrophique, porteur d'une philosophie du sabotage doux qui a fait rire des générations entières tout en titillant les adultes là où ça fait un peu mal. Jidéhem, son collaborateur de longue date, y apporte sa propre patte — un regard complémentaire qui affine l'univers sans en trahir l'esprit.
Et puis, à côté de cet humour débordant d'invention, il y a les Idées Noires. Publiées d'abord dans Fluide Glacial à partir de 1977, elles révèlent une face moins connue de l'homme : un humour caustique, cynique, parfois grinçant jusqu'à l'inconfort. Franquin y dissèque la bêtise humaine, la guerre, la mort, avec une noirceur qui contraste violemment avec la légèreté de Gaston. Le volume Aedena de 1985 que nous avons reçu est un bel objet de cette période, un témoin de la complexité d'un auteur qu'on aurait tort de résumer à ses gags de bureau.
Cette semaine, un bel ensemble Franquin est arrivé chez nous. L'intégrale Modeste et Pompon publiée par Rombaldi, les Marsupilami en intégrale Le Soir sur les dix premiers tomes, et les tomes 1 à 9 en édition Marsu Productions — une série reprise et prolongée par Batem, Greg et Yann, sous l'œil bienveillant de Franquin qui supervisa longtemps la continuité de son animal fétiche. Il y a aussi L'Âge d'or Le Soir pour Gaston, dix tomes avec Jidéhem, et le catalogue de l'exposition Le Monde de Franquin, coécrit avec Éric Verhoest et Jean-Luc Cambier, qui offre une entrée en matière précieuse pour qui voudrait comprendre l'homme derrière l'œuvre.
Nous inaugurons également, avec cet arrivage, une nouvelle catégorie dans la boutique : les cartes postales. Deux ensembles pour commencer. Les huit cartes postales Marsupilami éditées par Taschen en 1987, d'après des dessins de Franquin — un format intime, presque secret, qui donne à voir son trait autrement. Et la Boite à Monstres des Éditions Dalix, trente-six cartes postales rassemblant ses créatures les plus folles et les plus attachantes. Des objets de collection à part entière, qui méritaient bien leur propre espace.
Franquin a conseillé, encouragé, influencé des générations de dessinateurs qui sont devenus à leur tour des références. On lui doit beaucoup plus qu'on ne le dit. Venez voir.