Il y a des arrivages qui ont une logique propre, comme si les objets s'étaient concertés avant d'arriver. Celui-là, on ne l'a pas organisé — il s'est imposé. À chaque lot chiné ces dernières semaines, du Rombaldi. Des intégrales aux couvertures cartonnées, aux dorures sobres, à ce format qui rappelle qu'on tenait autrefois le livre d'art et la bande dessinée pour une seule et même chose. Une accumulation qui n'était pas prévue, mais qui forme aujourd'hui un ensemble cohérent, presque trop beau pour être fortuit.
Celui qui a arrêté le regard en premier, c'est Alix. L'intégrale Rombaldi de Jacques Martin est arrivée accompagnée de sa médaille, et elle brille comme au premier jour. C'est cela qui frappe avec ces éditions — leur façon de traverser le temps sans perdre un gramme d'éclat. Martin signe avec Alix l'un des grands monuments de la bande dessinée historique : la Rome antique, les intrigues d'empire, les voyages aux confins du monde connu. Un trait d'une rigueur absolue, une documentation sans équivalent pour l'époque, et ce jeune Gaulois romanisé qui porte sur ses épaules des récits d'une densité remarquable. L'intégrale Rombaldi rend justice à tout cela, et la médaille qui l'accompagne achève d'en faire un objet de collection à part entière.
Peyo est doublement représenté. Les Schtroumpfs d'abord, en cinq tomes Rombaldi couvrant les débuts de la série — celle qui a commencé comme une apparition dans Johan et Pirlouit avant de devenir un phénomène mondial. Et Johan et Pirlouit justement, en intégrale Rombaldi tomes six à huit, Peyo en pleine possession de ses moyens. Les deux séries se font écho, et les voir arriver ensemble dans les mêmes couvertures cartonnées a quelque chose de logique, presque de familial.
Franquin, lui, est arrivé en force — et sous plusieurs visages. L'intégrale Tout Franquin consacrée à Spirou et Fantasio réunit les huit premiers tomes Rombaldi. C'est Franquin dans ses grandes années, celui qui a métamorphosé Spirou en quelque chose d'électrique et d'irrésistible. À côté, l'intégrale Gaston en cinq tomes : le personnage paresseux, catastrophiste et génial qui a tout changé à la façon dont la bande dessinée pouvait raconter le quotidien. Et puis, dans une veine radicalement différente, les Idées noires en intégrale Rombaldi — le Franquin sombre, celui qu'on oublie parfois derrière le Marsupilami et le Lagaffe, mais qui est peut-être le plus percutant de tous. Des gags en noir et blanc, courts, acérés, qui n'ont pas pris une ride.
Ce qui frappe, à regarder l'ensemble, c'est la cohérence de ces éditions. Elles appartiennent à une époque où collectionner la bande dessinée franco-belge avait une forme définie, un soin éditorial qu'on ne retrouve pas partout. Les avoir chinées coup sur coup, sans le planifier, a quelque chose d'un peu vertigineux — et de très satisfaisant.
Une dernière chose, en guise de rattrapé : François Walthéry aurait dû figurer dans le dernier article, il avait glissé entre les mailles. Il arrive donc ici avec trois recueils Adalem — Natacha vous invite au Café Braham en deux volumes, et Le Café des amis. Ce sont des objets discrets, qui montrent Walthéry dans une veine plus intime que Natacha en grande aventure. Le dessinateur est bien là, mais dans un registre de comptoir, de petits formats qui s'amusent. Une belle façon de le retrouver.